Textes

Je ne suis même pas un arbre

 

Je suis un arbre sans feuille. Je suis l’automne. Je voudrais remplacer le verbe être par un verbe plus significatif encore. Je voudrais remplacer le verbe vouloir par un verbe que vous comprendriez vraiment. Que vous sentiriez. Je remplacerais le que qui débute cette phrase. Et le qui qui suit le que. J’enlèverais le que, le qui et le que. Cette phrase disparaîtrait. Un arbre sans feuille à l’automne. Aucune signification. Autant significatif que le verbe vouloir, parfois. Texte sans signification, sans début, sans fin.

À quoi bon clamer être un arbre quand on en est pas un. À quoi bon écrire pour ne rien dire. Dire pour ne pas écrire. Penser pour ne pas dire. Oublier de penser pour ne pas se fatiguer. Dormir. Attendre. Quand on peut regarder le temps, c’est qu’on a trop de temps. Pourtant, je ne suis ni arbre, ni automne. Je n’ai ni temps, ni rien d’autre.

  

  

Monastère

Texte lu dans le cadre de la soirée littéraire Les auteurs du dimanche

 

Je souffre, j’ai mal, j’ai peine, je saigne. Je sue le sang, je suce mon sang, je me vide complètement, je suis pâle, je meure, je vomis mon foie, mon estomac, mes reins. Je vomis durant des heures mon kilomètre d’intestins, je tire, tel un clown qui sort le foulard de sa gorge. Je crache mes yeux, j’arrache ma bouche, j’éternue mon cerveau, je mouche ma cervelle.

Pis j’men vas à l’épicerie.
J’ai pas fais l’épicerie depuis quelques semaines déjà. Tout ce qui me reste, c’est des cannes de thon. J’mange beaucoup trop de cannes de thon, paraît que c’est pas bon pour mon taux de mercure. Quand j’urine j’indique la température de la pièce, y’est vraiment temps que j’fasse l’épicerie. Même s’il me reste toujours des miettes de pain ou de pop-corn dans ma craque de seins, j’les garde juste au cas, comme en cas, juste au cas.

J’marche jusqu’à l’épicerie du coin, j’entre dans l’épicerie, j’arpente l’épicerie. J’fais l’épicerie, y’a vraiment rien d’autre à ajouter.
Et je rencontre l’homme. Au beau milieu de la section des jambons, l’homme de ma vie, telle une illumination. J’ai beau crier, les gens s’éloignent. Ils ne voient pas la lumière, non. Tout ce qu’ils voient, c’est une femme avec un jambon à moitié entamé dans les bras qui crie: C’EST LUI! L’HOMME DE MA VIE, LE BON, LE SEUL! GLOIRE À TOI SEIGNEUR!

L’homme me regarde et s’approche. Une auréole l’entoure, illumine l’espace. Il sort d’un rêve, d’un flash-back ou d’un fumoir, ça boucane en tous cas. Sa lumière est en néons. Il s’avance moi, et peu à peu, je sens ma peau bronzer. Je me sens toute chaude, humide, brûlante. J’apprécie ce doux moment, pouvoir magique qu’exerce cet homme mystérieux sur mon épiderme. Je ne peux plus bouger, maintenant. Je suis prisonnière de mon propre plaisir. Désir, douleur, je ne sais plus, mais je crie encore! Encore! Devant mon excitation, l’homme chauffe comme une cheminée.

Et me regarde, d’un air coquin. Le même regard qu’une femme en ménopause utilise pour incarner une collégienne de 15 ans dans les films de cul.

Je brûle. Je brûle. Mon teint passe de laiteux à basané, de pâle à foncé, je suis comme Michaël Jackson, mais à l’envers. Je brûle. Je pue, je pue le plastique brûlé, c’est ma main artificielle qui brûle. Et qui pue. Les flammes me caressent, me cajolent, me font mal, au fond, me détruisent, détruisent ma beauté. J’ai le charisme d’un four, un client vient faire cuire un grilled cheese sur mon corps. Je suis en train de fondre, de m’encendrer, je suis une torche humaine. Venez! Venez! Vos guimauves, vos saucisses, je suis le feu de joie! J’hurle telle une truie qui se fait enfourcher, enfariner, enfourner.

Et je comprends, enfin.
L’épicerie n’est plus qu’un amas de lave, de feu. Je suis dans le plus cliché des enfers, ça brûle, je brûle mais je ne meure pas. Pour l’instant, je ne sais pas, je ne sais plus. Ais-je déjà su? Je me sens comme un mauvais philosophe.

Je scrute les environs, les autours, je suis au milieu. Des hommes tournent en rond, en silence. Ils portent des vêtements de moine, marchent comme des moines, prient comme des moines. Visiblement, ce sont des moines. Des moines Tibétains peut-être, je ne sais pas. Mais ce sont des moines. En enfer.

L’homme de ma vie ne l’est plus, en fait, il ne l’a donc jamais été. Il me regarde en souriant, satisfait devant mon incompréhension. Je me trouve aux côtés de milliers de moines, chauves et priant certainement.

Je m’offusque, je rage devant cette absurdité. Je sens ma bile bouillir, ma cornée fondre, je me ronge la rage à pleines dents!

- Tabarnak d’osti de câlice!!

Je n’ai rien trouvé de mieux à crier. C’est comme ça, quand je suis nerveuse. Je perds mon vocabulaire, ma grammaire, les deux même, ah pis fuck!

Monsieur Démon rit à pleine bouche. Il s’excite. Crie mon nom! Qu’il me dit. Crie mon nom!
Euh…
Sa main droite touche son entre-jambe, et dans un mouvement de va-et-vient se crosse devant moi.

Je veux partir. Seule femme du monastère, je suis définitivement au mauvais endroit. Au moment où je lui crie que je suis femme et athée, je sens une moustache pousser. Et mes seins rentrer par en-dedans. Ça fait mal, deux gros totons qui poussent dans le dos.

- Tabarnak d’osti de câlice!! J’veux pas perdre mes boules! Ni rien d’autre, je ne suis pas morte, c’est quoi ça tabarnak? Un autre osti de rêve de mongol de câlice là? C’est quoi la signification encore tabarnak? Ah pis lâche-toi donc la graine pis réponds-moi donc osti de Diable pas crédible pour deux cennes!

Là j’pète ma coche. En esti. J’ai beau écrire, je ne sais plus où j’en suis, j’suis prise dans un criss de monastère avec des moines gays pis un diable qui me transforme en homme pour mieux me fourrer. J’ai jamais rien demandé moi, j’voulais juste me faire cuire un jambon. Pour souper, avec des patates pilées, pis un peu de betteraves en pots masson. Ma mère en fait chaque année, j’aime vraiment ça des betteraves.

Monsieur Démon est blasé. Je le vois, dans son visage, que je le fatigue. Personne ne parle ici, les moines sont silencieux comme des silencieux qui fonctionnent sur une voiture, je viens perturber la quiétude. Je suis une cliente qui fait de la marde.

Monsieur Démon lâche sa graine, prend sa hache. Il me décriss toute la face puis tranche mon cou. Je ne sens rien, mais je vois bien que je ne vois plus de la même hauteur. Je vois au sol, j’ai le regard bas, le gel au sol, mes yeux pissent du liquide inconnu. De l’eau du sang, du pu. Je souffre, j’ai mal. Je sue le sang, je suce mon sang, je me vide complètement, je suis pâle, je meure, je vomis mon foie, mon estomac, mes reins. Je crache mes yeux, j’arrache ma bouche, j’éternue mon cerveau.

J’ai un sentiment de déjà-vu.
Je finis ma vie à l’épicerie, le jambon plein la gueule.

Réponses

  1. Wow. Cool. De l’absurde avec du terre-a-terre.
    J’comprends rien et j’aime ça. Si t’en as d’autre de même… gêne toi pas.


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